mercredi 3 octobre 2007

L'inefficacité au coeur du capitalisme??

Et encore un petit texte, tiré de l'antimanuel d'économie (Bernard Marris), que je lis actuellement et que je conseille vivement. J'en ferai un petit récapitulatif quand j'en aurai fini avec lui.



Dans cette gestion politique du vivant que Foucault appelle « biopolitique », les résultats de l’incitation à la libre inconséquence ne se feront pas attendre. Les gaspillage individuels, multipliés par le nombre de gaspilleurs, atteignent des totaux impressionnants. Plus de la moitié des trajets effectués en ville au volant d’une voiture couvrent une distance inférieure à 2 km, or, un véhicule n’atteignant sa consommation normale qu’après 5 km, on peut évaluer la perte à 1,5 milliards de litres de carburant. Les 165 milliards de kw/h consommés par les Français pour leur éclairage correspondent à la production de deux centrales nucléaires de 13 000 mégawatts. Une seule suffirait si les foyers étaient équipés d’ampoules moins voraces. Un robinet qui goutte équivaut au moins à 35 000 litres annuels, soit la consommation de cinquante personnes pendant trois ans dans la savane africaine. A ce type de comparaison, sachant par exemple qu’il faut près de 200 litres pour prendre un bain et 11 litres à une chasse d’eau pour évacuer un flacon d’urine dans une cuvette de W-C, on pourra s’adonner à d’effarants calculs. De tels chiffres pourraient être avancés pour nos actions quotidiennes les plus apparemment anodines.

La question « que puis-je faire ? » prélude déjà à l’aveu d’impuissance, tant il est vrai que, désemparés par l’ampleur du monde, où tout se joue sans nous, nous paraissons quantité microscopique et franchement négligeable au pied des forteresses industrielles, juridiques, étatiques. Mais si notre influences personnelle sur le cours des choses peut être tenu pour nulle, nous restons tout-puissants sur la façon dont ce cours nous traverse, ou sur notre faculté de lui rester imperméable. Les fabricants qui nous inondent d’objets inutiles et de nouveautés facultatives ne persévéreraient pas longtemps s’il n’existait un marché pour la pacotille que les clients approuvent par leurs achats. La propagande économique nous a formés au chacun-pour-soi, voire au chacun-contre-tous, et, après avoir changé notre responsabilité en pouvoir d’achat, elle nous presse de renier pour quelques sous ce à quoi nous croyons. En plaçant le consommateur au cœur de son mécanisme, l’autorité marchande lui donne aussi le moyen d’aiguiser son choix en arme d’un contre-pouvoir, de refuser ce qu’il réprouve, d’encourager ce qu’il défend, de se priver de l’inadmissible, et de passer du statut de rouage à celui de grain de sable.

La notion de citoyenneté évolue. Le citoyen d’Athènes n’est pas citoyen de la Révolution française, qui n’est plus le citoyen d’aujourd’hui. L’écocitoyen, sans négliger les relations que l’homme entretient avec la société, s’attache à la nécessité pour l’individu d’avoir des gestes et un comportement responsables par rapport au lieu où il vit aussi bien qu’à l’égard de ses semblables. Et voici que cet individu si souvent séparé des autres et de lui même, fragmenté par le pouvoir consumériste, invité à se nourrir, à s’habiller, à vivre contre ses principes fondamentaux comme un animal dressé contre son instinct, peut s’engager tout entier dans ses choix, ses gestes et ses actes, trouver en lui de quoi se réunifier, pour affirmer haut et fort la cohérence qu’on lui dispute ou qu’on lui interdit, reconquérir ce que Rousseau appelle « l’inaliénable souveraineté individuelle », et y gagner ainsi sa réconciliation.

L’homo consummator porte en lui même la sentence d’un homo ethicus.



Armand Farrachi

dimanche 23 septembre 2007

Lettre de motiv'

Pour ceux qui cherche du taff et qui n'savent pas faire une lettre de motivation, je vous donne un petit aperçu de comment il faut s'y prendre, c'est garanti sur mesure :


Monsieur,

Depuis que j'ai 5 ans je rêve d'entrer dans la vie active. En effet, si j'ai tenu jusqu'a 22 ans avant de fournir a la société toute l'énergie vitale dont je dispose, c'était simplement parce que ma volonté de bien faire, mon esprit perfectionniste m'a conduit à étudier afin d'être ultra productif.

Mon ambition n'ayant d'égale que ma bonne volonté, je sais monsieur, que vous serez ravi de m'avoir en tant qu'employé, puisque non seulement les 4 premiers mois je ne demande aucun salaire, mais en plus je tiens à travailler environ 80 heures/semaine.

Je sais que vous pourriez être sceptique quant à ma capacité à tenir de si long mois sans rémunération, mais après une longue réflection j'en suis venu à une conclusion qui m'apparaît comme pertinente : Sachant qu'un employé de votre entreprise travaille environ 20 heures, je serai déjà 4 fois plus présent. En tenant compte du fait de ma physiologie, allié à ma volonté et de mon savoir faire, je suis également 4 fois plus productif que le meilleur de vos employé actuel. Le calcul est simple, vous aurez en m'embauchant gratuitement l'équivalent de 16 employés, ce qui, vous imaginez, vous fera faire de sérieuses économies. Au bout de 4 mois, je serai devenu incontournable dans votre société, à tel point que vous n'aurez d'autre choix que de me prendre comme adjoint.

En espérant monsieur, vous avoir convaincu, je vous prie de de considérer mon anus à votre entière disposition.

dimanche 9 septembre 2007

L'imagologie


Voici encore un extrait de ce cher Kundera. Je dois dire qu'il est riche d'enseignement. Un passage un peu long, mais que je vous conseille de lire.

Il est évident qu'il ne faut pas gober tout ce que raconte ce cher Milan d'une traite, et qu'étant l'extrait d'un roman plutôt dense, qu'il s'est amusé à constuire de manière à ce qu'on ne puisse pas le résumer, on ne peut comprendre que partiellement la vision qu'il dépeint de notre monde post-moderne. Mais qu'il ait tort ou raison, que ses exemples touchent ou pas, elle amorce une réflexion, qui n'est pas d'ailleurs sans rappeller Guy Debord et sa société du spectacle.
Bonne lecture.



L'imagologie

L'homme politique dépend du journaliste. Mais de qui dépendent les journalistes ? De ceux qui les paient. Et ceux qui les paient, ce sont les agences de publicité qui achètent pour leurs annonces des espaces dans les journaux, ou des temps à la radio. A première vue, on pourrait croire qu'elles s'adresseront sans hésiter à tous les journaux dont la large diffusion peut promouvoir la vente d'un produit. Mais c'est une idée naïve. La vente du produit a moins d'importance qu'on ne le pense. Il suffit de considérer ce qui se passe dans les pays communistes : après tout, on ne saurait affirmer que les millions d'affiches de Lénine partout collées sur votre passage puissent vous rendre Lénine plus cher. Les agences de publicité du parti communiste (les fameuses sections d'agitation et propagande) on depuis longtemps oublié leur finalité pratique (faire aimer le système communiste) et sont devenues leur propre fin : elles ont créer un langage, des formules, une esthétique (les chefs de ces agences ont jadis été les maîtres absolu de l'art de leur pays), un style de vie particulier qu'elles ont ensuite développé, lancé et imposé aux pauvres peuples.

M'objecterez-vous que publicité et propagande n'ont pas de rapport entre elles, l'une étant au service du marché et l'autre de l'idéologie? Vous ne comprenez rien. Voilà cent ans à peu près, en Russie, les marxistes persécutés formaient de petits cercles clandestins où l'on étudiait en commune le manifeste de Marx ; ils ont simplifié le contenu de cette idéologie pour le répandre dans d'autres cercles dont les membres, simplifiant à leur tour cette simplification du simple, l'ont transmise et propagée jusqu'au moment où le marxisme, connu et puissant sur toute la planète, s'est trouvé réduit à une collection de six ou sept slogans si chétivement liés ensemble qu'on peut difficilement le tenir pour une idéologie. Et comme tout ce qui est resté de Marx ne forme plus aucun système d'idées logiques, mais seulement une suite d'images et d'emblèmes suggestifs (l'ouvrier qui sourit en tenant son marteau, le Blanc tendant la main au Jaune et au Noir, la colombe de la paix prenant son envol, etc.), on peut à juste titre parler d'une transformation progressive, générale et planétaire de l'idéologie en imagologie.

Imagologie ! Qui, le premier, a forgé ce magistral néologisme ? [...] N'importe. Ce qui compte, c'est qu'existe enfin un mot qui permette de rassembler sous un seul toit des phénomènes aux appellations si différentes : agences publicitaires ; conseiller en communication des hommes d'état ; dessinateurs projetant la ligne d'une nouvelle voiture ou l'équipement d'une salle de gymnastique ; créateurs de mode et grands couturiers ; coiffeurs ; stars du show business dictant les normes de la beauté physique, dont s'inspireront toutes les branches de l'imagologie.

Les imagologues existaient, bien entendu avant la création des puissantes institutions qu'on connaît aujourd'hui. Même Hitler a eu son imagologue personnel qui, planté devant le Führer, lui montrait patiement les gestes qu'il devait effectuer à la tribune pour susciter l'extase des foules. Mais si cet imagologue, au cours d'une interview accordée à quelque journaliste, avait décrit aux Allemands un führer incapable de bouger ses mains correctement, il n'aurait pas survécu plus d'une demi-journée à pareille indiscrétion. Aujourd'hui, l'imagologue ne dissimule pas son travail, il adore au contraire en parler, souvent aux lieu et place de son homme d'Etat ; il adore expliquer publiquement tout ce qu'il a essayé d'enseigner à son client, les mauvaises habitudes qu'il lui a fait perdre, les instructions qu'il lui a données, les slogans et les formules qu'il utilisera à l'avenir, la couleur de la cravate qu'il portera. Tant de fierté n'a rien qui doivent nous surprendre : l'imagologie a remporté, au cours des dernières décennies, une victoire historique sur l'idéologie.

Toutes les idéologies ont été vaincues : leurs dogmes ont fini par être démasqués comme illusions et les gens ont cessé de les prendre au sérieux. Par exemple, les communistes ont cru que l'évolution du capitalisme appauvrirait de plus en plus le prolétariat ; découvrant un jour que tous les ouvriers d'Europe se rendaient en voiture à leur travail, ils eurent envie de crier que la réalité avait triché. La réalité était plus forte que l'idéologie. Et c'est précisément en ce sens là que l'imagologie l'a dépassé : l'imagologie est plus forte que la réalité, laquelle d'ailleurs a depuis longtemps cessé de représenter pour l'homme ce qu'elle représentait pour ma grand-mère qui vivait dans un village morave et savait tout par expérience : comment on cuit le pain, comment on bâtit une maison, comment on tue le cochon et comment on en fait de la viande fumée, avec quoi on confectionne des édredons, ce que monsieur le curé pensait du monde et ce qu'en pensait monsieur l'instituteur ; rencontrant chaque jour tous les habitants du village, elle savait combien de meurtres avaient été commis depuis 10 ans dans la région ; elle tenait pour ainsi dire la réalité sous son contrôle personnel, de sorte que nul n'aurait pu lui faire croire que l'agriculture morave prospérait s'il n'y avait pas eu de quoi manger à la maison. A Paris, mon voisin de palier passe le plus clair de son temps assis à son bureau, en face d'un autre employé, puis il rentre à la maison, allume le téléviseur pour apprendre ce qui se passe dans le monde, et quand le présentateur, commentant le dernier sondage, l'informe que pour une majorité de Français, le France est championne d'Europe en matière de sécurité (j'ai récement lu ce sondage-là), fou de joie, il ouvre une bouteille de champagne et il n'apprendra jamais que le même jour, dans sa propre rue, ont été commis trois cambriolages et deux meutres.

Les sondages d'opinion sont l'instrument décisif du pouvoir imagologique, auquel ils permettent de vivre en parfaite harmonie avec le peuple. L'imagologue bombarde les gens de questions : comment se porte l'économie Française ? Y' a-t-il du racisme en France ? Le racisme est-il une bonne ou une mauvaise chose ? Quel est le plus grand écrivain de tous les temps ? La Hongrie est-elle en Europe ou en Polynésie ? De tous les hommes d'Etat du monde, lequel est le plus sexy ? Comme la réalité, aujourd'hui, est une continent qu'on visite peu et qu'à juste titre d'ailleurs on n'aime guère, le sondage est devenu une sorte de réalité supérieure ; ou pour le dire autrement, il est devenu la vérité. Le sondage d'opinion, c'est un parlement siégeant en permanence, qui a pour mission de produire la vérité, disons même la vérité la plus démocratique qu'on ait jamais connue. Comme il ne se trouvera jamais en contradiction avec le parlement de la vérité, le pouvoir des imagologues vivra toujours dans le vrai, et même si je sais que toute chose humaine est périssable, je ne saurais imaginer quelle force pourrait briser ce pouvoir.

A propos du rapport entre idéologie et imagologie, j'ajoute encore ceci : les idéologies étaient comme d'immenses roues, tournant en coulisse et déclanchant les guerres, les révolutions, les réformes. Les roues imagologiques tournent aussi, mais leur rotation n'a aucun effet sur l'Histoire. Les idéologies se faisaient la guerre et chacune était capable d'investir par sa pensée toute une époque. L'imagologie organise elle même l'alternance paisible de ses systèmes au rythme allègre des saisons. Comme dirait Paul (voir l'immortalité) : les idéologies appartenaient à l'Histoire, le règne de l'imagologie commence là ou l'Histoire finit.

Le mot changement, si cher à notre Europe, a pris un sens nouveau : il ne signifie plus une nouvelle phase dans une évolution continue (au sens d'un Vico, d'un Hegel ou d'un Marx), mais le déplacement d'un lieu à un autre, du côté gauche vers le côté droit, du côté droit vers l'arrière, de l'arrière vers le côté gauche (au sens des grands couturiers invantant la coupe de la prochaine saison). Dans le club que fréquente Agnès, si les imagologues avaient décidé d'installer aux murs d'immenses miroirs, ce n'était pas pour permettre aux gymnastes de mieux surveiller leurs exercices, mais parce que le miroir passait à ce moment-là pour un chiffre gagnant sur la roulette imagologique. Si tout le monde a décidé, au moment où j'écris ces lignes, qu'il faut considérer le philosophe Martin Heidegger comme un fumiste et un salaud, ce n'est pas que sa pensée ait été dépassée par d'autre philosophes, mais que, sur la roulette imagologique, il est devenu pour le moment le chiffre perdant, un anti-idéal. Les imagologues créent des systèmes d'idéaux et d'anti-idéaux, systèmes qui ne dureront guère et dont chacun sera bientôt remplacé par un autre, mais qui influent sur nos comportements, nos opinions politiques, nos goûts esthétiques, sur la couleur des tapis du salon comme sur le choix des livres, avec autant de force que les anciens systèmes des idéologues.

Après ses remarques, je peux en revenir au début de mes reflexions. L'homme politique dépend du journaliste. Et les journalistes dépendent de qui ? Des imagologues. L'imagologues est une homme à conviction et à principes : il exige du journaliste que son journal (ou sa chaîne de télévision, ou sa station de radio) répondre à l'esprit du système imagologique d'un moment donné. Voilà ce que les imagologues vérifient de temps en temps, quand ils décident d'accorder ou non leur soutien à un journal [...]

La morale

Texte non exhaustif, pamphlet contre la psychologie dont je ne savais pas encore ce que je dénoncais sur le moment, mais qui a été le début d'une réflexion ; je m'expliquerai plus tard.


***


La morale, c'est ce qui nous contraint dans nos libertés, ce sont les valeurs et limites qu'ont nous inculque dés notre plus tendre enfance. Par le passé, c'est la morale religieuse qui asservissait les populations, la peur de l'enfer et une vision simpliste du monde érigée à coup de vérités théologiques. Aujourd'hui, Dieu est mort; la religion n'a pas su s'adapter aux découvertes scientifiques et nombre d'hommes se sont épanouis en découvrant de nouvelles libertés. Pourtant, à mesure que l'influence de la morale religieuse s'amenuise, une morale plus insidieuse prend sa place ; La psychologie. Lorsque l'on s'écarte trop des valeurs admises ou que l'ont remet trop en cause le système, l'on s'inquiète de notre santé mentale. Quelle est la pathologie, ou est le traumatisme qui dans notre enfance nous a rendu différent?

D'un monde régit par un ordre morale, nous sommes passé à une ère ou nous sommes tous prédestinés, tous boarderlines.

L'idée de traumatismes dans l'enfance, qui conduirait à des réactions en chaine, est d'autant plus étrange qu'elle pré-suppose une évolution "normale" d'un individu, et qu'elle considère comme naturelle une évolution entre un père et une mère, dans un foyer, ce qui ne correspond à aucun critère naturel. Cette pseudo génèse n'est pas réelle, elle a été simplement considérée comme juste.

La psychologie a perdu de vu ses objectifs primaires, elle a cessé d'être un outil d'analyse médicale, pour devenir un outil essentielle à la morale, pour ne pas dire la morale elle même.

Lettre de démission

Le petit truc que j'ai écris sur la thune m'a ramené quelques mois en arrière alors que je bossais chez H&M. Je leur ai envoyé une petite lettre de démission à ma façon. C'était en vain, je sais, mais ça défoule :]



Je vous prie de prendre acte de ma démission lors de la réception de cette lettre.

Les raisons qui me conduisent à rompre mon contrat sont simples : je ne cautionne pas l'immoralité et l'hypocrisie qui courrent en vos murs. Ce n'est pas comme si je ne savais pas ou je mettais les pieds en me présentant chez vous, mais je pensais pouvoir faire abstraction des défauts du métier en effectuant des tâches bêtes et méchantes, pouvant ainsi rester détacher de leur nature même. Il n'en est rien; et ce n'est pas la musique, qui bien que désagréable ne finit plus qu'en bourdonnement qui hébète, mais la manière dont vous concevez l'investissement de vos employés.

Je m'explique :

Lors de son arrivée, le nouveau est volontairement bien intégré. L'ambiance pourrait lui paraître géniale s'il oubliait son salaire misérable et l'ingratitude de ses missions. Les petits mots d'amour, les blagues entre amis et les petites collations offerte par la maison sont les petites pillules pour faire passer la sueur et les déceptions des employés motivés, qui espèrant gravir les échelons, s'intègre et adhère sans compter à la politique h&m et la reproduise avec encore plus d'entrain. La jeunesse...

Comment ne pas être touché par l'innocent qui se démène en pensant intégrer une structure pour laquelle il n'est et ne sera jamais rien? Parlez moi de sa passion et je rirai, car de ses efforts il ne connaîtra que la froide réponse de visages invisibles, planqués derrière leurs remparts de millions engrengés : "mangez bien, prenez des forces.." et encore, "bravo! 7millions, continuez.."

Plaisanterie? Assurément de mauvais goût, et il faut un cynisme avancé pour cautionner ce genre de pratiques.

Conception triste de la politique h&m, loin, bien loin de celle véhiculée dans les locaux, mais qui n'est que le masque d'une machine, une illusion qui disparaît avec la fatigue et la confrontation aux meutes presque enragées de clients, asservis eux-aussi, aux apparences, à l'envie de participer et d'être reconnu, besoin qui ne seront pas satisfait et qu'ils tentent vainement de compenser en consommant, pour votre plus grand plaisir.


En vous souhaitant une bonne continuation,


Pierre Grévin.

La thune

J'aime déambuler dans rues. Sans contraintes. Fumer des cigarettes en regardant les passants. Lire un bouquin au soleil, sur les marches d'une église. J'aime d'autant plus que je suis sensé être ailleurs. J'ai encore fait l'école buissonière, je savoure les instants volés.

Je n'aime pas m'asservir. J'ai l'impression que les gens sont contents de travailler. Ca les soulage ; ils culpabilisent d'être inactif, et le jour où enfin ils passent à l'acte, libérés, ils donnent tout ce qu'ils ont. Pas tous c'est vrai. Mais j'ai cette image en tête ; ceux qui s'estiment, qui souhaitent prendre leur vie en main, qui veulent être des gens bien. Des gens normaux quoi.

J'ai entendu plusieurs fois que c'est dans la contrainte que l'on trouve sa liberté. Qu'elle nous forge. J'ai du mal à comprendre cette idée tant je la trouve abstraite. Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement entre contrainte et souffrance. La liberté dans la souffrance, et je sens à plein nez les relans de notre bonne vieille religion. On travaille plus par culpabilité que par nécessité.

Si le travail n'est qu'exercice alors je travaille. Mais ça ne suffit pas à m'affranchir de cette pression coërcitive. Culpabilisante influence qui m'oblige à mettre la main à la patte et à participer aux tâches ingrates que l'on me propose. A perdre mon temps, puisqu'au final je n'apprend rien d'autre que je ne sais déjà. A fréquenter des gens incultes et bêtes. Que je ne connais pas mais dont les limites apparaissent dés les premieres moments. Leur ridicule champ de vision. L'esprit gras et bien souvent mesquins. Aux banales motivations. Vivre et puis aussi exister. Mais sans jugement critique ni originalité ; il faut alors supporter leur petit combat quotidien, leur besoin d'affirmer leur "moi", de le sublimer à coup d'attributs étriqués.

Moi c'est l'angoisse qui me travaille. Je suis un animal sauvage, appeuré, je courbe l'échine et montre des dents. Et ca leur plaît pas à mes petits chefs. Ca leur plaît pas.

Il faut s'asservir. Comme une pute. Faire semblant de jouïr, d'être docile et déjà résigné. Car il ne s'agit pas simplement de travailler : mieux vaut un lèche cul inactif qu'un rebelle motivé. Il faut montrer qu'on est heureux d'être là ; le sourire aux lèvres, l'air bienheureux dans cet environement pour ne pas, surtout, remettre en question le système dans lequels ces gens se sont installés. Rien ne les dérange plus que l'esquisse d'une crise existensielle.

Ca me fait d'ailleurs penser à une histoire de canard. Chaque matin une petite troupe de canard s'en va faire 1 km aller-retour pour aller s'abreuver au lit d'une petite rivière. Un matin, alors qu'ils s'en vont faire leur promenade quotidienne, un des membre de la tribu glisse et tombe dans un fossé. Il dévale une petite pente, et s'apperçoit que juste à coté du nid, il y a un court d'eau.

Tous les canards s'en apperçoivent et sont pris de panique, qu'on appelle chez nous crise existensielle. Résultat, plutôt que d'éviter les dangers qu'engendrent leurs parcours du combattant en s'abreuvant au pied de leurs nid, papa canard et toute la troupe décident d'ignorer cette trouvaille et de faire comme avant.

Il n'est pas bien difficile de saisir la réaction de ces gentils oiseaux. Ils conçoivent l'univers d'une certaine manière : ils ont une notion géographique du monde, des habitudes qui régulent leurs vie, et cette découverte boulverse tout ; sème le doute dans leur petite tête de palmipède. Ils découvrent l'absurde. Et rien n'est plus dur à supporter.

Il faut les comprendre : découvrir que sa vie n'a pas de sens, qu'on gaspille son énergie dans des activités qui ne nous apporte rien, à part peut-être une possibilité d'évolution sociale, est très désagréable. C'est la déprime. Le nihilisme. Chez les japonais, le suicide.

Pour en revenir au travail, j'ai éludé nombre d'arguments que l'on m'a opposé lorsque je tentais vainement de me rebeller.

Le plus courant, c'est la raison morale : le fait est que lorsqu'on ne travaille pas, on n'a pas d'argent, et que ce sont les parents qui derrière doivent assurer. Je dois bien avouer que je ne vois pas très bien, face à ce coup bas, comment légitimer ma rébellion.

L'exposé qui suit est généralement plus conciliant. Il faut être stoïque : tu es compris mais la société est ainsi, il faut supporter pour plus tard, se libérer. Travaille, engrange l'argent, et fait ce qu'il te plaît.

C'est clair comme de l'eau de roche, on me demande de coucher. Moi qui rêvait d'être un preux, un chevalier dandy, un gentilhomme aux valeurs éternelles, on ne me donne d'autres alternatives que d'aller fréquenter des milieux dans lesquelles je n'aurai d'autres choix que de mentir, de me plier à des raisonnements que je n'approuve pas tout en ayant l'air d'être d'accord. Quoi de plus cynique et de plus immoral?

Quant à l'idée d'engranger de l'argent, il faut être none pour réussir à économiser en étant smicard.

Je finirai par là : évidement le travail et donc la contrainte peuvent être bénéfique puisqu'elle oblige l'homme à se surpasser, et donc à s'élever. Mais chercher la souffrance pour avancer n'est rien d'autre que du masochisme : avoir une bite dans le cul ça fait mal mais ça fait pas marcher droit.

Laissez nous vivre nous les jeunes ou bientôt on vous l'incendiera votre pays de merde.


Et une petite citation de nietzsche, tiré des apologistes du travail :

Dans la glorification du «travail», dans les infatigables discours sur la «bénédiction» du travail, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême.

na.

jeudi 6 septembre 2007

Le rire


"Rubens eut un jour entre les mains un vieux recueil de photos du président John Kennedy : rien que des photos en couleurs, une cinquantaine au moins, et sur toutes le président riait.

Quelques jours plus tard, il se rendit à Florence. Debout devant le David de Michel-Ange, il se représenta ce visage de marbre aussi hilare que celui de Kennedy. David, ce parangon de la beauté masculine, eut soudain l'air d'un imbécile! Dés lors, il prit l'habitude de plaquer mentalement une bouche rieuse sur les visages des tableaux célèbres ; ce fut une expérimentation intéressante : la grimace du rire était capable de détruire tous les tableaux. Imaginez, au lieu de l'imperceptible sourire de la Joconde, un rire qui lui dénude les dents et les gencives!

Bien que familier des pinacothèques, auxquelles il consacrait l'essentiel de son temps, Rubens avait dû attendre les photos de Kennedy pour se rendre compte de cette simple évidence : depuis l'Antiquité jusqu'à Raphaël, peut-être jusqu'à Ingres, les grands peintres et sculpteurs ont évité de figurer le rire, et même le sourire. Il est vrai que les visages des statues étrusques sont tous souriants, mais ce sourire n'est pas une mimique, une réaction immédiate à une situation, c'est l'état durable du visage rayonnant d'éternelle béatitude. Pour les sculpteurs antiques comme des époques ultérieures, le beau visage n'était pensable que dans son immobilité.

[...]

Mais comment expliquer que les grands peintres aient exclu le rire du royaume de la beauté? Rubens se dit : le visage est beau lorsqu'il reflète la présence d'une pensée, tandis que le moment du rire est un moment où l'on ne pense pas. Mais est ce vrai ? Le rire n'est-il pas cet éclair de réflexion en train de saisir le comique ? Non, se dit Rubens : à l'instant où il saisit le comique, l'homme ne rit pas ; le rire suit immédiatement après, comme une réaction physique comme une convulsion du visage et dans la convulsion l'homme ne se domine pas, étant lui-même dominé par quelque chose qui n'est ni la volonté ni la raison. Voilà pourquoi le sculpteur antique ne représentait pas le rire. L'homme qui ne se domine pas (l'homme au-delà de la raison, au-delà de la volontéà ne pouvait être tenu pour le beau.

Si notre époque, contredisant l'esprit des grands peintres, a fait du rire l'expression favorisée du visage, cela veut dire que l'absence de volonté et de raison est devenue l'état idéal de l'homme. On pourrait objecter que sur les portraits photographiques la compulsion est simulée, donc consciente et voulue : Kennedy riant devant l'objectif d'un photographe ne réagit nullement à une situation comique, mais ouvtre très consciemment la bouche et découvre les dents. Mais cela prouve seulement que la convulsion du rire (l'au-delà de la raison et de la volonté) a été érigée par les hommes d'aujourd'hui en image idéale derrière laquelle ils ont choisi de se cacher.

Rubens pense : le rire est, de toutes les expressions du visage, la plus démocratique : l'immobilité du visage rend clairement discernable chacun des traits qui nous distinguent les uns des autres ; mais dans la convulsion nous sommes tous pareils.

Un buste de Jules César se tordant de rire est impensable. Mais les présidents américains partent pour l'éternité cachés derrière la convulsion démocratique du rire."

extrait de l'immortalité, Milan Kundera